En bref
Remplacer un nom par un marqueur avant d'envoyer un texte à un modèle d'IA ne rend pas les données anonymes. Le droit appelle cela de la pseudonymisation, et le RGPD continue de s'appliquer à celui qui garde la clé. Le masquage réduit le risque. Il ne dispense ni de choisir une base légale, ni d'informer les personnes, ni de protéger la clé. Cet article explique la différence avec un exemple, puis liste ce que la doctrine laisse encore ouvert.
Aux personnes qui masquent des données avant de les envoyer à un modèle d'IA, dans un workflow n8n ou ailleurs, et qui se demandent si elles sont en règle. Aucune formation juridique n'est nécessaire. Les termes techniques sont expliqués au fur et à mesure.
À la fin, vous saurez ce qui distingue pseudonymisation et anonymisation, dans quel cas votre masquage relève de l'une ou de l'autre, et ce qu'il vous reste à faire dans les deux cas.
Reprenons l'e-mail de Claire Fontaine, déjà vu dans l'article 6 de la série. Voici ce que le modèle reçoit après masquage :
Bonjour, je suis [TERME_G1]. Ma facture de 1 200 euros est en double. Merci de me rembourser sur [IBAN_HIDDEN]. Vous pouvez me répondre à [EMAIL_HIDDEN].
Le nom, l'IBAN et l'adresse e-mail ont disparu. On pourrait en conclure que le texte est anonyme et que le RGPD ne s'applique plus. La réponse est plus nuancée.
La pseudonymisation remplace les éléments qui identifient directement une personne, comme le nom, par un autre élément : un alias, un numéro, un marqueur. La définition du RGPD (article 4, point 5) précise que les données ne peuvent plus être rattachées à une personne « sans avoir recours à des informations supplémentaires ». Ces informations doivent être conservées séparément et protégées.[1] On peut comparer cela à un nom d'emprunt : le texte porte le faux nom, et un carnet gardé ailleurs permet de retrouver le vrai.
La CNIL tire la conséquence : les données pseudonymisées gardent un caractère personnel.[2] Le RGPD s'applique donc à elles.
L'anonymisation va plus loin. Selon la CNIL, elle rend toute identification impossible en pratique, et elle est irréversible.[2] Plus de carnet, et plus aucun autre moyen raisonnable de retrouver la personne. Quand des données sont réellement anonymes, la CNIL indique que la législation sur les données personnelles ne s'applique plus.[2]
Certains outils de masquage remplacent un terme par un marqueur numéroté, puis restaurent le terme d'origine dans la réponse du modèle. Le node Miravig fonctionne ainsi avec son glossaire : l'opération Mask remplace, l'opération Unmask remet en place.
Le glossaire joue le rôle du carnet. Celui qui le détient peut retrouver les personnes. Les données restent donc personnelles pour lui. Le CEPD, qui réunit les autorités européennes de protection des données, le dit sans détour : des données pseudonymisées restent personnelles lorsqu'on peut les rattacher à quelqu'un avec des informations supplémentaires, même si c'est une autre personne qui détient ces informations.[3]
D'autres catégories sont remplacées par un marqueur qui n'est jamais restauré, comme l'IBAN ou l'adresse e-mail dans l'exemple. Aucun carnet n'existe pour celles-là.
Cela rapproche le texte de l'anonymisation sans l'y amener. Il reste tout ce qui entoure les marqueurs. Un texte masqué peut encore désigner une personne par ses autres informations.
Pour décider si des données sont anonymes, la CNIL applique les trois critères de l'avis de 2014 du groupe des autorités européennes, repris par le CEPD dans ses lignes directrices de 2026.[2][4] Les données doivent passer les trois :
Si un critère n'est pas rempli, le responsable du traitement doit démontrer par une analyse sérieuse que le risque de réidentification est négligeable.[2]
Voyons ce que cela donne avec un autre exemple, fictif. Après masquage, un texte dit : « [NOM] est la seule directrice financière d'une mairie de 800 habitants du Cantal ». Le nom a disparu, mais la fonction et le lieu désignent une seule personne. Le critère d'isolation échoue.
Dans l'e-mail de Claire Fontaine, le texte seul dit peu de chose. Mais supposons que l'entreprise qui le reçoit ait émis cette facture et la conserve dans sa comptabilité. Elle peut alors chercher une facture de 1 200 euros réglée en double et retrouver Claire. Pour cette entreprise, le critère de corrélation échoue. Si elle ne gardait aucune trace de la facture, le raisonnement changerait.
Cet exemple pose la question du point de vue. Le CEPD a adopté en juillet 2026 des lignes directrices sur l'anonymisation. Elles s'appuient sur un arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 4 septembre 2025 (affaire SRB, C-413/23 P).[4][5] Leur principe : une donnée est anonyme si elle ne se rapporte pas à une personne identifiée ou identifiable, et l'analyse se fait du point de vue de chaque entité concernée. La même donnée peut donc être anonyme pour l'une et personnelle pour l'autre.[4]
Les lignes directrices proposent deux méthodes. L'approche contextuelle regarde les moyens réels de chaque entité. L'approche simplifiée suppose que tout le monde a accès à tout, ce qui est plus prudent mais peut classer comme personnelles des données qui sont anonymes pour certains.[4]
Un commentaire d'un cabinet d'avocats sur l'arrêt SRB résume l'idée ainsi : des données pseudonymisées peuvent ne pas être personnelles pour un destinataire qui n'a aucun moyen raisonnable de réidentifier, alors qu'elles le restent pour celui qui détient la clé.[6]
Appliqué à notre cas, cela donne ceci. Pour vous, qui gardez le glossaire et les factures, le texte masqué reste personnel. Pour le fournisseur du modèle, la question reste ouverte et dépend de ce qu'il peut raisonnablement faire des données.
Le CEPD ne minimise pas la pseudonymisation. Selon ses lignes directrices de 2025, elle peut aider à respecter la minimisation des données, la protection dès la conception et la sécurité. Elle peut aussi appuyer un raisonnement fondé sur l'intérêt légitime et sur la compatibilité d'un nouveau traitement avec le premier.[3] Le CEPD ajoute qu'elle ne suffit normalement pas seule et se combine avec d'autres mesures.[3]
Il rappelle aussi que des données pseudonymisées restent soumises aux principes du RGPD, aux bases légales, aux exigences de sécurité et aux droits des personnes.[3] Concrètement, vous devez continuer à :
Quatre points restent ouverts.
Non, pas automatiquement. Le reste du texte peut encore désigner quelqu'un, et vous gardez souvent d'autres informations (factures, e-mails, dossiers) qui permettent de retrouver la personne.
Pour vous, qui détenez la clé ou d'autres informations, le texte reste en général une donnée personnelle. Pour le fournisseur, la réponse dépend de ses moyens raisonnables de réidentification, et aucune décision consultée ne tranche ce cas.
À réduire le risque et à appliquer des principes que le RGPD demande déjà, comme la minimisation et la sécurité.[3] Le masquage s'ajoute aux autres mesures, il ne les remplace pas.
[1] CNIL, texte du RGPD, chapitre I (article 4, point 5)
[2] CNIL, L'anonymisation de données personnelles
[3] CEPD, Lignes directrices 01/2025 sur la pseudonymisation (version soumise à consultation)
[4] CEPD, Lignes directrices 02/2026 sur l'anonymisation, version 1.0 adoptée le 7 juillet 2026
[5] CEPD, communiqué sur les lignes directrices relatives à l'anonymisation et au web scraping
[6] Clifford Chance, Pseudonymized data after EDPS v SRB (commentaire d'un cabinet d'avocats)